Je dois vous faire un aveu : j'aime profondément mes amis. Ils sont drôles, brillants, généreux... mais ils ont un rapport très personnel avec les aiguilles d’une montre. En fait, ils souffrent tous d'une maladie chronique qu'on appelle l'optimisme maladif.
Le retardataire n'est pas méchant, il est juste persuadé qu'il vit dans un monde de super-héros où les lois de la physique ne s'appliquent pas. Dans sa tête, le métro va l'attendre les portes ouvertes, les feux tricolores vont tous passer au vert sur son passage, et le trajet entre sa cuisine et notre point de rendez-vous prendra scrupuleusement deux minutes quarante-deux. Même un samedi soir de finale footballistique.
C’est ainsi qu’on se retrouve à décoder vos messages. Quand je reçois le fameux sms « J’arrive dans cinq minutes », mon logiciel de traduction interne s’active immédiatement. Je sais pertinemment que mon ami est en réalité encore en caleçon, en train de chercher ses clés sous les coussins du canapé. S’il m'écrit « Je suis dans la rue », comprenez : « Je ferme la porte de mon appartement au quatrième étage ». Le « J’arrive » est devenu une unité de temps purement théorique, une sorte de concept abstrait qui peut durer entre un quart d'heure et le prochain changement de saison.
Pendant ce temps-là, nous, les ponctuels, on développe des compétences insoupçonnées. On connaît par cœur la carte des boissons, on s'est tapé la playlist entière du restaurant et on essaie de garder un sourire poli en voyant les plats des autres tables défiler. On nous dit souvent que la ponctualité est la politesse des rois. C'est vrai, mais c'est surtout le respect des copains qui attendent sur le trottoir en hiver.
Alors, puisqu'on les aime trop pour les abandonner à leur fuseau horaire parallèle, j'ai décidé d'instaurer une nouvelle règle du jeu, très douce mais ferme. À dix minutes de retard, c’est toi qui choisis le vin et qui offres la bouteille. À vingt minutes, on commande l’entrée sans toi, mais on te garde une petite place chaleureuse... juste à côté du courant d'air de la porte.
Sans rancune aucune, les amis. On vous attend, comme toujours, mais par pitié... mettez votre deuxième chaussure avant de m'envoyer le prochain message.

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